Photoshop, Illustrator, Premiere, Word, Excel, PowerPoint… La plupart des métiers créatifs et du bureau reposent sur deux éditeurs, deux abonnements et deux écosystèmes fermés. Une équipe a décidé de s’attaquer à tout ça d’un coup : ArtCraft propose treize applications natives, gratuites et open source, écrites de A à Z en Rust.
L’ambition est énorme. Voyons ce qu’il y a réellement dans la boîte, comment l’installer, et surtout ce qu’il reste à prouver.
ArtCraft, c’est quoi ?
ArtCraft est connu à l’origine pour son studio de création d’images et de vidéos par IA, où l’on compose une scène en 2D ou en 3D avant de laisser un modèle générer le rendu. Son code est sur GitHub.

La page getartcraft.com/apps présente autre chose : les « Crafting Apps », une suite de 13 applications de bureau qui reprennent les grands logiciels du marché. Elles sont annoncées « natives, open source, construites en Rust et gratuites ».

Six principes reviennent partout sur la page :
- Open source : le code est sur GitHub, sous licence permissive (MIT ou Apache-2.0 d’après les dépôts) ;
- Natif, pas encapsulé : du Rust compilé en vraies applications macOS, Windows et Linux, sans Electron ni vue web ;
- Familier dès le premier jour : mêmes menus, mêmes outils, mêmes raccourcis que les logiciels qu’elles imitent ;
- Vos fichiers, votre machine : tout fonctionne en local, sans aller-retour vers un cloud ;
- Prêtes pour les agents IA : chaque application se pilote en ligne de commande, par un canal JSON ou par un serveur MCP ;
- Aussi dans le navigateur : presque toutes compilent en WebAssembly et tournent dans un onglet.
Les 13 applications : qui remplace quoi ?
| Application | Ce qu’elle fait | Logiciel visé | Statut |
|---|---|---|---|
| Retouche d’image | Alpha précoce | ||
| Illustration vectorielle | En développement | ||
| Montage vidéo | En développement | ||
| Photothèque et développement RAW | En développement | ||
| Lecture et organisation de PDF | Alpha précoce | ||
| Motion design et effets visuels | En développement | ||
| Mise en page et édition | En développement | ||
| Design d’interface et prototypes | Alpha précoce | ||
| Traitement de texte | En développement | ||
| Tableur | En développement | ||
| Présentations | En développement | ||
| Station audio numérique | En développement | ||
| Dessin technique | En développement |
Les dépôts GitHub citent eux-mêmes le logiciel visé (« clean-room reimplementation of… ») pour PhotoCraft, WordCraft, GridCraft, DeckCraft, SoundCraft et CADCraft. Pour les autres, c’est l’équivalent fonctionnel. Le site officiel, lui, ne nomme aucun concurrent.
Logos des logiciels cités : marques de leurs éditeurs (Adobe, Microsoft, Figma, Avid, Autodesk), reproduits à titre d’illustration via Wikimedia Commons. Icône de Pro Tools : Avid, CC BY 4.0, source.
Ce que contiennent les applications

Image et photo : PhotoCraft, LightCraft, VectorCraft
PhotoCraft vise le territoire de Photoshop : calques, masques, 16 calques de réglage, plus de 70 filtres, objets dynamiques, styles de calque, texte et formes vectorielles. Il gère les modes RVB, CMJN, Lab et niveaux de gris en 8, 16 et 32 bits, avec gestion des profils ICC. Il ouvre et enregistre les fichiers PSD et PSB.
LightCraft s’occupe du flux photo : bibliothèque (albums, notes, drapeaux), développement non destructif de fichiers RAW (DNG, CR2, ARW, NEF, RAF, RW2…), masques de ciel et de sujet, courbes et étalonnage trois roues. Pas de compte, pas de cloud, pas de télémétrie.

VectorCraft couvre l’illustration : plume, booléens de formes, effets restant modifiables et vectorisation d’images avec 12 préréglages. Il importe et exporte SVG et PDF. Sa particularité : un serveur MCP permet à un agent IA de dessiner en direct, en vecteurs éditables.

Vidéo, motion et son : FilmCraft, EffectCraft, SoundCraft
FilmCraft propose un vrai montage (moniteurs source et programme, tous les modes de trim, étalonnage avec scopes) et embarque ses propres codecs : H.264, HEVC, ProRes, VP9, AAC et Opus, sans FFmpeg.

EffectCraft vise After Effects : compositions, 259 effets, expressions en JavaScript, caméras et lumières 3D. Il exporte en H.264 et ProRes avec alpha, en séquences EXR, et importe et exporte du Lottie.
SoundCraft s’inspire des stations de studio : fenêtres Édition et Mix, automation en direct, plugins CLAP, panoramique surround jusqu’au 9.1.6 et piste vidéo synchronisée.
Bureautique : WordCraft, GridCraft, DeckCraft, PdfCraft
WordCraft ouvre et enregistre le .docx nativement, gère suivi des modifications, commentaires, tables des matières, notes de bas de page et bibliographies (APA, MLA, Chicago, IEEE), avec correction orthographique et grammaticale hors ligne.

GridCraft lit et écrit le .xlsx : plus de 500 fonctions, tableaux dynamiques, LET et LAMBDA, tableaux croisés dynamiques et 17 types de graphiques.

DeckCraft manipule le .pptx : masques de diapositives, plus de 150 formes, transition Morph et mode présentateur.
PdfCraft lit, réorganise, fusionne, découpe et protège des PDF, y compris chiffrés jusqu’à l’AES-256, avec sauvegardes atomiques.
Mise en page, interface et CAO : DesignCraft, FigCraft, CADCraft
DesignCraft vise la PAO : pages types, textes chaînés, styles, compositeur de paragraphes (Knuth–Plass), PDF avec fonds perdus, traits de coupe et PDF/A. L’équipe publie en parallèle indd-utils, un outil qui lit des fichiers InDesign pour les convertir en IDML.
FigCraft reprend l’auto layout, les composants et variantes, les prototypes, un mode développeur qui génère du CSS, du HTML et du React, et la co-édition en temps réel.
CADCraft lit et écrit le DXF (R12 à 2018), ouvre le DWG, gère l’espace papier, les cotations associatives, les hachures et les contraintes paramétriques.
Local, ouvert et pilotable par l’IA
Le point le plus original n’est pas la copie des interfaces, c’est la couche d’automatisation. Chaque menu, outil et boîte de dialogue correspond à une commande. PhotoCraft en annonce plus de 500, WordCraft 389, FigCraft plus de 400. La même commande est accessible depuis l’interface, la ligne de commande, un canal JSON et un serveur MCP.
Concrètement, un agent peut traiter un dossier d’images par lot, produire un tableur ou dessiner une affiche sans passer par l’interface. C’est le même principe qu’Executor, le hub MCP que nous avons présenté récemment : donner aux agents IA un accès structuré aux outils plutôt que de simuler des clics.
Comment l’installer
- Téléchargez ArtCraft Launcher depuis les releases GitHub. Il liste les 13 applications, choisit la bonne version pour votre système (DMG, MSI, AppImage, .deb, .rpm…) et vérifie les sommes SHA-256 avant d’installer.
- Installez les applications voulues en un clic. Le Launcher vous prévient des mises à jour, et son interface est disponible en français.
- Ou installez une seule application avec son installeur autonome, depuis sa page sur getartcraft.com.
Vous préférez compiler ? Avec Rust 1.90 ou plus récent, PhotoCraft se lance depuis les sources :
git clone https://github.com/storytold/photocraft.git
cd photocraft
cargo run --release -p photocraft
Ce qu’il faut savoir avant de s’y mettre
- Aucune application n’est « finie ». La page /apps affiche « Early alpha » pour PhotoCraft, PdfCraft et FigCraft, et « In development » pour les dix autres. Annoncer des équivalents de logiciels vieux de plus de trente ans est une chose, tenir un usage professionnel quotidien en est une autre.
- Les performances sont celles annoncées par le projet. Par exemple : 20 000 formes affichées en environ 27 ms dans VectorCraft, ou une retouche de RAW de 24 Mpx en 4 ms par curseur dans LightCraft. Nous ne les avons pas mesurées.
- La compatibilité des fichiers reste à éprouver sur vos documents. PhotoCraft indique un rendu identique sur 307 des 309 fichiers du jeu de test psd-tools, et précise qu’un fichier réenregistré n’est pas identique octet pour octet à l’original. Pour du travail client, gardez vos originaux.
- Le cadre juridique fait débat. Les dépôts parlent de réécriture « clean-room » à partir de spécifications publiques et d’observation. Sur Hacker News, des commentateurs doutent de cette démarche, évoquent un risque de litige sur l’interface et critiquent un développement assisté par IA. Le dépôt PhotoCraft contient d’ailleurs un fichier
AGENTS.md, qui décrit des consignes pour agents de code. Ce sont des critiques, pas des constats, mais l’avenir du projet dépend aussi de ce point. - Pas d’écosystème comparable. Pas de bibliothèque de plugins aussi large, de supports pédagogiques, de service d’entreprise ni de stockage collaboratif.
Pour qui, et pour quoi ?
- Les curieux, développeurs et utilisateurs Linux qui veulent des outils légers, locaux et scriptables ;
- Les équipes qui automatisent avec des agents IA et cherchent des applications pilotables par MCP ;
- Les étudiants, associations et petites structures qui veulent tester sans abonnement sur des projets non critiques ;
- Ceux qui veulent contribuer : le projet est très actif (des milliers de tickets et de pull requests sur PhotoCraft).
Pour un studio en pleine production, le plus raisonnable est d’attendre et de tester en parallèle, sans remplacer encore l’existant. Côté images, nous avions aussi présenté HiPixel, une application gratuite et locale pour agrandir ses visuels avec l’IA.
En résumé
ArtCraft est l’un des projets open source les plus ambitieux du moment : treize applications natives qui imitent les grands logiciels Adobe et Microsoft, gratuites, locales et pilotables par l’IA. Le résultat est impressionnant par son ampleur, mais l’ensemble reste au stade alpha ou en développement.
À suivre de près, à tester dès maintenant sur des projets annexes, et à ne pas encore substituer à vos outils du quotidien.
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